Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

 CursusMundi

CursusMundi

L'art de la synthèse, la culture de l'honnête homme. Site animé par Guy Perrin et Nicolas Léger


Économie : pensées et systèmes / Géopolitique d'un monde en mouvement

Publié par Guy Perrin sur 27 Mai 2016, 18:25pm

Économie : pensées et systèmes / Géopolitique d'un monde en mouvement

L'Europe, cette inconnue

(deux ou trois choses que l'on ne sait pas d'elle...)

L'UNION EUROPEENNE : VERS L'ABÎME ?

Alors même que la France entre dans les préliminaires de l'élection présidentielle, que le Royaume-Uni se pose la question de rester ou non, que le FPÖ rate d'un cheveu la présidence autrichienne, l'éternelle absente de tout débat électoral y fait sa grande entrée : c'est l'Europe ! C'est bien le moins puisque, désormais, c'est son existence même sous sa forme actuelle qui est l'enjeu desdits débats, c'est elle -qu'on le sache ou non- qui est la toile de fond de toutes nos politiques, c'est de la forme qu'elle prendra que dépend notre destin... Mais ce débat sur l'Europe est bien confus : c'est peut-être parce qu'il oppose les tenants du tout et les tenants du rien. D'un côté les « cabris », toujours là, du Général De Gaulle. Ce sont ceux qui veulent « plus » d'Europe -magie du fédéralisme !- et dont la « chaise » , sur laquelle ils « sautent » depuis si longtemps tend à ployer faute de soutien ; et de l'autre, ceux pour lesquels l'Union ne sert à rien, n'est qu'instrument d'exploitation ou d'émasculation de la souveraineté nationale. Ceux-là en condamnent le libéralisme, ou récusent tout élément de supra-nationalité, ou les deux !

Plus fondamentalement, ce que l'Europe paie avec la médiocrité -le déjà vu, l'incantatoire, l'irréalisme...- de ce débat, c'est son « mystère » ! Fruit d'un compromis entre des visions antithétiques, elle n'a pu ou su se définir qu'en « creux ».... C'est là sa grandeur, d'un côté ! Elle est, sur le plan géographique, mais aussi sur celui de ses racines « philosophique », constitutivement ouverte, mélange de peuples, juxtaposition d'Etats-nations pluriséculaires. Cela ne lui a facilité ni le vouloir-vivre collectif ni la définition d'institutions ! Rémi Brague l'a brillamment analysé dans son ouvrage Europe, la voie romaine, ou, avant lui et sur un autre plan, Pierre Béhar dans Géopolitique de l'Europe, deux ouvrages auxquels on ne peut que renvoyer....Mais c'est sa misère aussi : « Objet institutionnel non identifié » selon la formule célèbre de Jacques Delors, elle n'est qu'une Europe du refus. Refus du « barbare », du Germain au Soviétique, et aujourd'hui peut-être du migrant -c'est la dernière peur ! De peur en peur, en somme, justifiée ou fantasmée, jusqu'à la catastrophe finale ! Demain en effet, si les choses vont leur train, l'Union se délitera. Car cette Europe du refus ne semble plus à même de rendre aucun service, ne paraît plus procéder d'une volonté animée de buts clairs, n'a rien d'autre à proposer, entend-on, que le « more of the same »... Il est à peine besoin de s'interroger sur le rapport au réel de tels sentiments, car le fait même qu'ils existent est auto-réalisateur de phénomènes politiques !

TROIS DOMAINES, TROIS CERCLES CONCENTRIQUES

Il y a plus particulièrement trois domaines, ou cette Europe inconnue, indéfinie - ou, si l'on veut définie par un « voilà ce que je ne suis pas » se donne à voir-, et qui forment comme trois cercles concentriques : la monnaie et la politique économique, tout d'abord ; les institutions, ensuite ; la perspective géopolitique enfin. Le par(t)i pris ici est, on l'aura compris, celui d'un Européen convaincu mais critique, sans illusions mais sans aigreur, lucide mais animé d'un idéal : celui d'une « Europe-service » pour ainsi dire. Une Europe qui ne trouvera de légitimité que si elle se définit « en plein » en se demandant à chaque pas : à quoi et comment puis-je servir ?

MONNAIE ET POLITIQUE ECONOMIQUE

MONNAIE INERTE

C'était à prévoir : issue d'un pensum, le Traité de Maastricht, la monnaie unique, l'Euro, s'est imposée comme une punition ! L 'utilité d'une monnaie « commune » à l'Europe apparaît dès le rapport Werner de 1969 ; mais les modalités de son édification réelle sont le résultat de trois préoccupations :

  • Le désir, assez logique, de parachever l'union économique, selon « l'Acte Unique » décidé à ... Athènes en 1986. En effet, cette union ne peut être parfaite que s'il n'y a plus de coûts du change, plus de fluctuations monétaires qui font varier artificiellement la valeur des investissements, et influent sur les mouvements de capitaux.

  • Dans cette ligne, la préoccupation d'empêcher les jeux non-coopératifs des gouvernements, qui, par des manipulations monétaires, cherchaient à s'assurer une compétitivité-prix au détriment des autres, mais n'aboutissaient qu'au cercle vicieux dévaluation-inflation : la France l'a bien connu !

  • Le souci d'ancrer l'Allemagne à l'Union, partagé par Mitterrand et Kohl -ou avant eux par Giscard et Schmitt.

Tout cela, mais surtout le dernier point, a abouti à faire de l'Euro une monnaie unique uniquement préoccupée d'inflation ! L'Allemagne a accepté de sacrifier le Deutschmark, mais uniquement si la gestion de la nouvelle monnaie intégrait son obsession historique anti-inflationniste. Cela a été inscrit comme objectif unique dans le Traité de Maastricht, adopté en France, rappelons-le, à l'occasion du référendum du 20 septembre 1992, avec 50,04 % des voix. Or, l'Euro ainsi construit revenait à définir.... Une non-politique monétaire ! Plus exactement, les paramètres nécessaires pour y entrer -surtout les fameuses limites de 3% de déficit de l'Etat, de 60 % de dette publique, chiffres totalement dépourvus de toute base scientifique, la convergence avec la moyenne des trois taux d'inflation les plus bas- étaient tous orientés à l'éradication de l'inflation. L'Euro devait être géré, et émis selon des règles fixes, et non une politique discrétionnaire, pour lutter contre les vices du passé...Il devait être une monnaie neutre, suivant les évolutions de l'économie réelle, dans la lignée des préconisations monétaristes. Cette doctrine économique, forme fin de siècle du libéralisme, si brillamment conçue par Milton Friedman -voir par exemple Inflation et systèmes monétaires- et qui s'est transformée en vulgate des gouvernants, s'est durcie en idéologie ! L'ennui, bien sûr, était que strictement rien n'était prévu en cas de survenue d'un autre type de crise -nommément la déflation, comme aujourd'hui ! Oh, certes, dira-t-on, il y a Mario Draghi ! Le président de la BCE fait ce qu'il peut pour écarte ce spectre, fauteur, s'il devait réellement se matérialiser, des pires désastres sociaux. Mais le président de la Banque Centrale agit -en rachetant la dette des Etats, en poussant les taux en territoire négatif- à la limite des statuts, arguant de son indépendance, et dans l'hostilité de l'Allemagne. Si l'Europe veut réellement se (re)conquérir une légitimité -et intégrer, nous y reviendrons dans une autre livraison, ce qui fait qu'une zone monétaire fonctionne-- c'est une politique monétaire pro-active qu'elle doit définir : intégrer au statut de la BCE la lutte contre les crises, toutes les crises ! Sinon, nous serons livrés aux cycles économiques sans possibilité d'agir. Sinon, le sentiment qui prévaut aujourd'hui d'un Euro-carcan se généralisera, et, n'en doutons pas, provoquera son abandon, avec toutes les (très) lourdes incertitudes qui en découleraient...

POLITIQUES ECONOMIQUES PASSIVES

On peut d'ailleurs généraliser ces remarques aux politiques économiques dans l'Europe, car de l'Europe, cela n'existe pas -faute de ressources propres, avec un budget en diminution on ne peut avoir que le « plan Junker », aimables mesurettes rappelant celles du président Hoover (1928-1932) ! A partir de Maastricht, les pactes successifs, pour finir par le nouveau traité de 2012, ont imposé la rigueur, dont la réduction à marche forcée du déficit et de l'endettement est la conséquence.... C'est le retour aux politiques « pro-cycliques » du XIXème siècle, et avec les mêmes arguments : ramener la confiance des investisseurs -au XIXème on disait plutôt « des marchés ». Cela revient à ne surtout rien faire en attendant que celle-ci soit de retour ! Une fois encore, l'Europe en creux ! Mais est-il donc si difficile de voir, dans les contorsions politiques actuelles, l'émergence des partis et options jusque-là bannis de l'arc constitutionnel, la recherche panique par les peuples d'une issue à ces politiques ineptes d'austérité ? Elles ne sont même pas capables d'atteindre leurs propres objectifs de réduction des déficits et de la dette -comme en témoignent la course rigueur-déficits-rigueur de la France, ou encore l'alourdissement spectaculaire de la dette grecque depuis 2009 ! Là encore, débarassons-nous de toute idéologie rigide ! Il est tout-à-fait utile d'avoir des garde-fous en terme de limites aux déficits et à l'endettement -cela empêcherait des pays comme la France de présenter quarante ans de suite des budgets en déficit, alors même que cela ne sert à rien en période de croissance ! Il n'est certes pas question de prôner des politiques de relance échevelées, le laxisme budgétaire généralisé, mais l'Europe finira au fossé si elle n'a à proposer pour tout horizon d'attente que l'austérité. Il est en fait urgent d'attendre... Le retour de la croissance, avant de définir des objectifs de zéro déficit , et c'est cet ordre-là de priorités qui sera en lui-même une politique ! Certes, cela supposerait une.... Philosophie en matière de marchés financiers -nous renvoyons là aussi à nos prochaines livraisons !

2/ SUR LES INSTITUTIONS EUROPEENNES

L'EUROPE FEDERALE EST MORTE, MAIS...

C'est dans le même type d'espace entre tout ou rien que se meut toute problématique institutionnelle qui se veut pragmatique. Le modèle implicite de « l'union politique toujours plus étroite » , objectif du traité de Rome dont l'Angleterre vient d'être dispensée, était la perspective -bien lointaine- du super-Etat, des Etats-Unis d'Europe... Et pour y parvenir, la méthode de Jean Monnet, le transfert pas à pas de blocs de la souveraineté : douanière, de contrôle des capitaux, des mouvements des hommes, monétaire... Or, le dernier moment d'acceptation de cette méthode a été le Traité de Maastricht, transférant pour la zone Euro -aujourd'hui 19 pays, quelques micro-Etats et deux passagers clandestins, la Macédoine et le Kosovo !- le gros morceau de la souveraineté monétaire. Les institutions font ainsi figure de compromis de gestion de ces blocs transférés, en l'absence d'accord sur le concept même de l'Europe : grand marché à l'anglaise, fédéralisme allemand ou union inter-gouvernementale à la française ? Si la haute main revient à des organismes inter-gouvernementaux -Conseil Européen, conseils des ministres- le Parlement -fédéral- y est associé par ses avis conformes. Mais d'autres organes importants sont fédéraux -la Commission, la Cour de Justice, la BCE...- tandis que l'aspect le plus visible est bien le grand marché. Or ce désaccord sur le concept ne peut être souveraneté ne donne aucun signe d'être surmonté, et surtout pas par l'incantation fédéraliste ! Il est clair, qui plus est, que les peuples ne veulent pas de transferts supplémentaires, et ont rejeté la supra-nationalité. La défunte Constitution était un pas politique dans le sens fédéral, ou, si l'on veut, l'abandon de la méthode Jean Monnet. Mais les Français, puis les Néerlandais l'ont tuée dans l’œuf, par leurs « nons » aux référendums de 2005 – à 55 et 63 %, on s'en souvient ! On peut bien sûr regretter que la remise des bœufs politiques – le traité constitutionnel- avant la charrue technique -Maastricht-ne soit pas intervenue plus tôt ; on peut faire remarquer que les débats ont eu lieu à jeu renversé -roulant politique au moment de Maastricht : « la monnaie unique c'est l'Europe », et technique au moment de la Constitution : « c'est une simplification ... »- déplorer en somme le rêve ou la distance de nos élites au réel des peuples, mais quoi ! Les faits sont là : la voie fédérale est fermée, il n'y aura pas États-Unis d'Europe ! Et l'Union a totalement raté l'occasion de se définir « en plein » de manière simple et claire. C'eût été la mise en place -les mots sont importants- d'un « Traité Constitutionnel », d'un « Président de l'Union Européenne » d'un « Ministre des Affaires étrangères ». A Lisbonne, palliatifs, réduction de niveau : exit la Constitution, entrat un président « du Conseil Européen » seulement, un(e) « haute représentante » pour la politique étrangère... Mais sans abolir la présidence tournante de l'Union... Toujours pas de numéro de téléphone, mais un standard complet : qui est l'Europe ?

Pour autant, un certain nombre de problématiques n'ont pas disparu, qui ne peuvent pas être traitées par des Etats séparés, qui plus est de moyennes taille et puissance comme ceux d'Europe : c'est le cas de l'économique, mais aussi, souvent, du militaire ; pour lesquelles ils ne peuvent guère se passer les uns des autres : c'est le cas des flux migratoires ; qu'il est contre-productif de gérer séparément : c'est le cas des politiques fiscales, ou anti-crise.

POUR PLUS DE DIFFERENTIATION

Dès lors, il convient d'introduire une respiration institutionnelle plus grande, et d'assumer un certain nombre de conséquences de ces états de faits ! Ce qui reste debout est d'une part le grand marché, et d'autre part la conception française de l'Europe, celle d'une Europe intergouvernementale, dans laquelle, librement, s'unissent des Etats sur des projets. Mais ce n'est pas tout : le Traité de Lisbonne a récupéré de la défunte Constitution l'idée de coopérations renforcées, mini-unions thématiques. Ainsi, par exemple, la récente proposition italienne de mettre en commun l'indemnisation des chômeurs entre plusieurs pays pourrait faire l'objet d'une telle coordination -ou plus généralement l'Europe sociale. Ces coordinations sont cependant bien lourdes : doivent y participer, pour qu'elles existent, 8 pays, et en leur sein doivent se reproduire les règles de décision de l'Union... Pourquoi ne pas les « libéraliser » complètement, les permettre à partir... De deux, bref enfin donner vie à une Europe par cercles concentriques différenciés, ou chaque pays, membre de l'Union actuelle, irait comme bon lui semble participer à tel ou tel aspect plus intégré ? Prenons-en deux exemples.

Le premier est militaire : n'est-il pas vain d'attendre une « armée européenne » -ce qui existe en la matière, efficace par exemple pour s'interposer au Kosovo, ne peut être comparé à une « armée » classique. En l'absence d'une définition de ce qu'est la nation, point d'armée, car point de raison d'envoyer ses enfants mourir, ou plutôt, 28 raisons qui ne concordent pas toujours ! Dès lors la coopération -le Grande-Bretagne elle-même y est intéressée depuis 2003 et l'a montré dans l'affaire lybienne , la réflexion sur les suites de celle-ci étant un autre débat !- est ici la seule voie, le coup par coup la seule méthode, sur la toile de fond d'Etats s'étant déclarés disponibles pour le faire ! L'autre exemple est celui des migrants. Il est facile de critiquer tel ou tel pays -l'Autriche... Mais que serait la réaction des Français si -c'est l'échelle- 650 000 migrants entraient? On peut ne pas être d'accord avec leur position, ne pas apprécier leur orientation politique, ne pas aimer l'idée ni la réalité des barbelés, mais on ne leur imposera pas une politique migratoire. Aucun raisonnement humaniste au monde -et moins encore les imprécations, suspensions, dénonciations...- ne palliera leur absence d'expérience de l'immigration, de gestion de tels flux, s'il n'aggrave leur tropisme nationaliste ! C'est l'exemple typique où l'on a à la fois besoin de principes, de politiques et même d'institutions «fédérales » : un frontex devenu efficace, une police de l'air et des frontières ou un subventionnement fédéral de celles-ci dans les Etats, un principe commun d'acceptation ; et, dans le même temps , une détermination nationale du niveau des flux, le droit reconnu de les limiter. Ainsi, il est indispensable que l'Europe -ou ne partie de elle-ci, cf. partie suivante- négocie avec ses périphéries. Ainsi l'accord avec la Turquie devra être suivi d'autres, lorsque la Lybie sera de nouveau sur pieds-, mais il faut alors aussi (re)définir à l'intérieur la répartition des migrants. Cela qui signifie renégocier aussi la liberté de circulation et d'installation, un Schengen II. On ne peut qu'apercevoir l'inanité de solutions uniquement fédérales : des quotas automatiques de migrants ; la contradiction avec nos principes, et même nos intérêts, et l'inhumanité d'une fermeture totale ; l'impossibilité dans tous les cas d'un jeu strictement national. L'Europe sera sans doute obligée, sauf à risquer le rejet, d'accepter plus de complexité dans ses pratiques, plus de différenciation dans ses accords et institutions. Mais qui le regrettera ?

3/GEOPOLITIQUE

DES ELARGISSEMENTS SUR DES CRITERES TECHNOCRATIQUES

Enfin , il est un domaine où, si « le cadavre de l'Europe bouge encore » selon le mot de Georges Suffert... Dans les années 60, son encéphalogramme semble presque plat ! C'est le domaine géopolitique, qui rejoint le domaine institutionnel sans le recouvrir. Cela concerne tant le champ des élargissements que celui des structures et niveaux aptes à négocier avec l'extérieur, et pose le problème de la fin de construction du « chantier » Europe. L'Europe est ici inconnue... A elle-même, car elle n'a pas de motif clair, ni de fil conducteur d'action... Un de nos anciens présidents expliquait ainsi ne « pas vouloir expliquer à son fils que la frontière de l'Europe passe avec la Syrie », mais on peut que lui souhaiter bonne chance pour lui faire comprendre qu'elle passe avec l'Ukraine !

Pour élargir, il y a aujourd'hui les critères de Copenhague. On contrôle si le pays est une démocratie, à la norme occidentale. Puis l'on valide que ses structures économiques et institutionnelles soient aptes à soutenir la concurrence, n'aboutissent pas à la biaiser. Mais pourquoi un pays est-il élu, un autre réprouvé ? Cela demeure dans l'implicite.... Pourquoi pas la Turquie, pourquoi pas le Québec, ni le Maroc, ni l'Ukraine, mais l'Albanie, la Bosnie-Herzégovine -musulmane!- ? L'implicite est-il celui du « club chrétien » du chancelier Kohl ? Etrange critère pour un espace laïc, dont le projet est politique... Etrange vision que celle d'un « club » ayant admis la Suède et la Grèce, dont il semble que le « christianisme » n'ait pas vraiment accouché des mêmes conceptions ! Ici encore, des critères clairs permettraient de clôturer la construction, d'énoncer une liste de candidats limitative. On ne peut renoncer à « Copenhague », aux critères de la démocratie... On ne se voit guère dire à la Turquie : « non, vous êtes musulmane », mais on sera fondé à lui parler de liberté de la presse, du sort des minorités... Il est raisonnable de valider la solidité économique...Mais ces deux seuls critères n'ont pas de sens géopolitique précis et sont l'illustration même de l'Europe « en creux », non définie. On peut aussi retenir, pour des raisons de bon sens, mais aussi stratégiques, la continuité territoriale.

ALLER PLUS LON AVEC DES CRITERES GEOPOLITIQUES

Mais pour dépasser le bon sens, à tout cela, il faudrait rajouter le critère de l'intérêt mutuel. Celui-ci se décline en intérêt pour l'Europe : le pays entrant renforcera-t-il sa puissance, apportera-t-il quelque chose outre l'économique -comme l' influence, la puissance militaire, la position stratégique ? En intérêt pour le pays candidat : cela le stabilisera-t-il, profitera-t-il à son développement, à sa sécurité ? Enfin, cela se réfléchit en termes d'intérêt vis-à-vis de l'extérieur : son entrée nuira-t-elle aux rapports de l'U.E avec un autre pays ou bloc ? Déstabilisera-t-elle un autre ensemble ? Armé de tels critères, et si on les passe en revue, on est fondé à dire oui à la Turquie -sous la condition qu'elle reste dans le cercle de la démocratie- à l'Albanie et à la Bosnie-Herzégovine, mais non au Maroc -candidat déclaré en 1986- non à l'Ukraine, non au Québec ! Cela sans mobiliser de fâcheux critères implicites, c'est-à-dire inavouables... Evidemment cela suppose de formuler un projet de ce que l'Europe veut être dans le monde.

ICI AUSSI, VIVE LA DIFFERENCE !

Enfin, en interne, la question géopolitique se pose également, et rejoint celle des cercles concentriques. Il est clair que l'Europe est constituée de sous-ensembles, chacun habité de problématiques spécifiques, même si, indirectement, elles peuvent intéresser toute l'Europe. Il existe par exemple un Conseil des Etats de la Mer Baltique (CEMB , créé en 1992) -la problématique des rapports avec la Russie y est centrale... On a vu se reconstituer à propos de la crise des migrants le Groupe de Visegràd – Pologne, République Tchèque, Slovaquie, Hongrie, constitué en 1991 pour faciliter leur intégration à l'OTAN et l'UE - en Europe centrale... Et l'on pense inévitablement à l'Union Pour la Méditerranée. Ce dernier cas nous donne un fil conducteur de la réflexion : l'U.P.M est l'institutionnalisation du « projet des deux rives » , ou processus de Barcelone né en 1995. Lancée le 13 Juillet 2008, l'Union gère des projets de co-développement, prévenir des vagues migratoires intempestives, en bref s'inscrit dans les politiques de voisinage de l'U.E... Mais cette institution végète, n'a que peu d'existence ni d'action . Or, elle était conçue au départ comme incluant les pays riverains de « mare nostrum » ! Ce fut sans aucun doute une erreur cardinale de céder à l'exigence allemande que toute l'U.E en soit membre : une telle lourdeur n'a pas lieu d'être. D'ailleurs, au C.E.M.B d'initiative allemande, incluant Norvège et Russie, les riverains sont membres ; la Commission Européenne aussi ; les autres ne sont qu'observateurs ! On ne peut certes pas, surtout dans le contexte actuel, détacher complètement la géopolitique méditerranéenne de celle de l'U.E, et il faudrait bien une articulation entre U.P.M et U.E.... Mais les plus incités à l'action, les plus au fait des problématiques sont bien les pays riverains -comme dans le cas de la Baltique !- que l'U.E pourrait appuyer efficacement, le cas échéant, sans qu'il soit besoin d'attendre des décisions unanimes, ou aux majorités qualifiées, de l'ensemble européen. Une Europe par cercles concentriques donnerait une existence officielle en son sein à ces groupes régionaux, reconnaîtrait le droit à une »motivation différenciée » pour ainsi dire. Sa gouvernance serait à géométrie variable : elle appliquerait réellement le principe de subsidiarité, prendrait réellement en compte la dimension géopolitique -et cela ne l'empêcherait nullement d'avoir une politique d'ensemble.

QUESTIONS ANGLAISES

Au fond, c'est de rigidité(s) que souffre l'Europe actuelle : prisonnière d'une vision où un seul rythme est permis, où la différentiation n'existe pas : c'est-à-dire où les rythmes de l'histoire des pays sont ignorés, ou le « droit à la différence »... Politique, motivationnelle, est nié ! Mais, du même coup, elle n'avance plus guère, car son système est bien lourd à 28. Elle en reste donc à sa définition en creux, a minima, là ou plus de souplesse et de plasticité pourrait mettre en valeur son utilité, renforcer son efficacité, restaurer son acceptabilité. Non que les institutions actuelles de l'U.E soient condamnables -les pauvres... Mais elles sont d'une radicale insuffisance -insuffisance non pas de fédéralisme, qui convient sur certains points, mais de différentiation, de subsidiarité. Faudra-t-il en arriver à avouer que l'Angleterre pose parfois de bonnes questions ?

Guy Perrin

Président de l'Association CursusMundi

Professeur Agrégé en Classes Préparatoires

Animateur des cycles 1 : Les habits neufs de la guerre et 2 : Destins de la Méditerranée

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents