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 CursusMundi

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L'art de la synthèse, la culture de l'honnête homme. Site animé par Guy Perrin et Nicolas Léger


Lettres en mouvement

Publié par Pierre-Paul Chanel sur 26 Mai 2016, 18:19pm

Lettres en mouvement

Giorgio Bassani (1916-2000), la nostalgie du coeur

A lire ou à relire : Le roman de Ferrare, Gallimard, collection Quarto, Paris, 2006

(recueil de romans et nouvelles traduits de l'italien)

C'est par des portes bien singulières que l'on entre dans le monde de Giogio Bassani : celles du flash-back. Ce que déclenche la vue d'une vieille carte postale, ou la visite d'un groupe d'amis, près de Rome, à une métropole étrusque. Comme par un souterrain où le bruit du monde présent s'assourdit, nous voilà reconduits à Ferrare où s'ouvre la scène de ce qui fut...

De ce théâtre de la mémoire, le narrateur fut parfois l'acteur, parfois le spectateur...Ce qui fut, et qu'il nous raconte, c'est la Ferrare de la communauté juive, et ce, à un moment bien précis : les années du fascisme, de l'adoption des lois raciales, de la déportation et de l'éradication finale de ses coreligionnaires. Et c'est sous la lumière de notre conscience, dès les premiers mots de l'histoire, de la fin qui les attend, que se déroulent ces vies -amoureuses dans Le jardin des Finzi-Contini, militantes dans Clelia Trotti, et même parfois sordides et ratées comme dans Lida Mantovani, ou encore Le héron, mais qui furent... Et c'est au récit de ses vies, si peu imaginaires, que Bassani a voué la sienne.

Car c'est ce “peu que le cœur a su se rappeler” qui est ré-évoqué, invoqué comme dans un rite aux morts -et cette ré-invocation est tout ce que l'on a : il n'y dans Bassani nulle leçon sur le sens, nulle dérision, nulle espérance ! Il y la minutie -Bassani a réécrit toute son œuvre- et un style d'une rare efficacité pour causer au lecteur la blessure et la pitié -celle qui provient de “malheurs trop grands pour être pleurés”, selon le mot de Thucydide, celle que l'on ressent de savoir. Car il n'y a pas non plus dans Bassani de laisser-aller, point de larmes impudiques, juste l'insoutenable de la mort.

C'est ainsi que, de même qu'il est des malheurs trop grands pour être pleurés, il y en a dont on ne peut parler : la Shoah est ici l'arrière-plan, le devenir et le dénouement, mais c'est dire aussi là où s'arrête le langage, la possibilité, et comme le droit et l'intérêt de raconter.

Parfois un personnage est une sorte de conscience, comme revenant malvenu-c'est le Josh d'Une inscription Via Mazzini – dans une société qui voudrait oublier . Mais alors c'est un quasi-clown tragique, et qui disparaît de lui-même de la scène, dans une sorte de redoublement de l'histoire ; ou encore c'est un homme diminué qui a assisté à l'indicible mais alors il ne peut par définition et au pied de la lettre rien en dire, comme le pharmacien d'Une nuit de 43.

On ne s'étonnera pas que l'écriture de Bassani ait pu inspirer les cinéastes, car ce sont bien des histoires qu'il raconte avec une grande puissance d'évocation -qui repose sur le langage tout à tour familier, en dialecte, très individualisé des personnages. Ainsi, Micol Finzi-Contini, dont le narrateur est amoureux, est certainement le personnage le plus fort de l’œuvre : son extraordinaire personnalité, la prescience suggérée de la fin, son culte pour le “le vierge le vivace et le bel aujourd'hui” qu'elle reprend à Mallarmé font d'elle le tragique personnifié.

Il paraît qu'à Ferrare, dans les années soixante, des touristes demandaient où se trouvaient le “Barca del Duca”, propriété des Finzi-Contini !

L'on verra avec intérêt Le jardin des Finzi-Contini de Vittorio DeSica (1970), où Dominique Sanda est Micol Finzi-Contini, et même les lunettes d'or de Giuliano Montaldo (1987), où Philippe Noiret tient remarquablement le rôle du médecin Fadigati, homosexuel et vieillissant, exclu par le scandale et dont la mort est programmée, elle aussi. Le narrateur en est proche, dans une sorte de solidarité des bannis...

Bassani donne à voir, provoque l'émotion sans presque jamais la dire, c'est là de son œuvre la grandeur, la poignante beauté. Il fait partie, à ce titre, de ces écrivains dont on peut lire sans difficultés, toute l'oeuvre, ou, à tout le moins, ce “poème de mille pages auquel je suis arrivé” disait-il du Roman de Ferrare.

Pierre-Paul Chanel

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