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 CursusMundi

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L'art de la synthèse, la culture de l'honnête homme. Site animé par Guy Perrin et Nicolas Léger


PODEMOS... Mais (que) peuvent-ils?

Publié par Nicolas LEGER sur 22 Août 2016, 17:24pm

Par Nicolas LEGER

Depuis quelques années, l'Espagne semble bien plus vivre un changement d'époque qu'une simple époque de changements. Elle donne l'impression d'une histoire qui s'accélère : une crise immobilière, financière, puis économique et sociale, et maintenant politique ! Une monarchie qui vacille, une classe politique conspuée, des citoyens qui s'indignent, une unité qui se fragilise dangereusement, le fantôme de l'ingouvernabilité qui plane en ce moment… Bref, un pays qui est en train de vivre sa « crise de la quarantaine », 40 ans justement après la mort de Franco et le rétablissement de la démocratie.

C'est justement tout l'héritage de ce que l'on appelle la transition Démocratique, à partir de 1975, qui est en cause aujourd'hui, et qui revêt plusieurs formes : le système confortable du bipartisme, une croissance économique soutenue, des institutions et un modèle d’État très décentralisés, qui ont été le fruit d'un consensus qui a trouvé son expression ultime dans la Constitution de 1978. Mais les temps ont changé, une grave crise est passée par là, le pays a été secoué par des scandales de grande ampleur, et une nouvelle génération qui n'a pas connu la dictature ni la Transition, estime qu'elle a désormais son mot à dire, et qu'elle est en droit d'être maître de son destin…

C'est ainsi qu'on assiste à une recomposition du panorama politique, un bouleversement des équilibres et des rapports de force habituels. L'irruption de nouvelles formations politiques sur la scène publique a donné du grain à moudre aux médias ibériques, surtout depuis le résultat spectaculaire de PODEMOS (« Nous pouvons » - remarquez le volontarisme tout « obamesque ») aux élections européennes de 2014. L'on dit même que ces nouveaux activistes, spécialistes de la communication politique et formés à l'école bolivarienne d'Amérique du Sud auraient, par le coup porté au bipartisme « plan-plan », précipité l'abdication du roi Juan Carlos, quelques semaines plus tard.

Et depuis, c'est PODEMOS et son chef de file Pablo Iglesias (ironie de l'histoire, il porte le nom du fondateur du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) qui semblent rythmer la vie politique du pays et être le pivot autour duquel s'articulent les débats. Il est à la fois le Tsipras, le Chávez, le Mélenchon que la gauche espagnole, désemparée après que Zapatero eut lancé une politique d'austérité sans précédent en 2010, attendait. Queue de cheval, chemise blanche sans cravate ni veste, collier de barbe et poing levé, il a déjà imprimé son style et canalisé, structuré, voire phagocyté l'indignation des Espagnols, qui s'est exprimée à partir de la date désormais mythique du 15 mai 2011 (le 15-M).

L'autre forme de défi lancé aux autorités espagnoles est venu de Catalogne, où les mouvements indépendantistes n'ont cessé de croître dans un contexte de contraction économique et un climat social dégradé. Quand Podemos crie que le problème, c'est la « caste », cette élite politique du « PPSOE » (traduisez UMPS!), les catalanistes les plus furieux crient que le problème, c'est l'Espagne.

Mais passer de la protestation à la proposition, c'est-à-dire, malgré la critique féroce à l'adresse des partis « classiques », institutionnaliser la nébuleuse des indignés, a été le principal défi de PODEMOS. Et la poussée électorale du parti violet a, dans un premier temps, donné l'impression d'un pari gagné. C'est, par exemple, grâce au soutien de PODEMOS que Manuela Carmena et Ada Colau sont devenues respectivement maires de Madrid et Barcelone, excusez du peu ! La victoire de David contre Goliath, selon les propres termes d'Ada Colau, a accru l'optimisme de PODEMOS et a validé la stratégie politique et médiatique du nouveau parti : mise en avant de l'emblématique Pablo Iglesias et de sa « tête pensante », l'idéologue Iñigo Errejón, utilisation massive des réseaux sociaux, renvoi dos à dos du PP et du PSOE, dénonciation de la politique d'austérité et du démantèlement de l’État-providence, et intransigeance sur la corruption, dont les nombreux scandales ont également éclaboussé les dirigeants de PODEMOS.

C'est sans doute l'incroyable multiplication des affaires de corruption, révélées jour après jour dans la presse, qui a constitué le catalyseur de PODEMOS. Tout ce que les indignés dénonçaient, c'est à dire un système de connivences entre le secteur bancaire et financier et les grands partis, a été révélé : un phénomène qui va du détournement de fonds publics au financement occulte des partis, en passant par l'attribution abusive de marchés publics, la fraude et l'évasion fiscale… Tous les partis, toutes les régions sont touchées. Même l'infante Cristina a dû comparaître devant le juge pour des surfacturations qui correspondraient à 6 millions d'euros d'argent public détourné : évidemment, la Couronne en a été ébranlée.

La « classe politique » n'échappe pas non plus au discrédit, aux accusations de confiscation de la démocratie et d'abus de privilèges, quitte à tomber dans le discours simpliste et démagogue du « tous pourris » ou « qu'ils s'en aillent tous » ! La créativité dans ce domaine est grande, et de nombreux messages circulent via internet, comme celui-ci : « Dans les pays musulmans, les voleurs sont amputés, dans les pays scandinaves ils sont imputés (inculpés), et en Espagne, ils sont putés ! »

On peut aussi reprocher à PODEMOS une logique de division, des raisonnements binaires (le peuple contre l'oligarchie, les pauvres contre les riches, les exploités contre les exploiteurs), surtout dans une société qui a connu ce qu'il y a de pire : une guerre civile. Parler des 2 Espagnes (la républicaine et la nationaliste) n'est plus réellement d'actualité mais on voit bien que la réconciliation est fragile, et que le pacte tacite entre vainqueurs et vaincus après la dictature franquiste pourrait être remis en cause. La question de « la mémoire historique » est au cœur d'un certain nombre de polémiques : récemment, la décision de rebaptiser plus de 200 rues ou lieux publics de Madrid portant des noms de personnalités liées au régime de Franco - il est même question de débaptiser le stade Santiago Bernabéu, et de rayer le nom de Salvador Dalí de la carte – a créé une polémique de grande ampleur. Cette nouvelle gauche, sur fond de justice et de réparation mémorielle, réveille les antagonismes et remuent les braises, ce qui n'est pas du goût de tout le monde !

Il nous faut enfin évoquer la percée de « Ciudadanos » , généralement considéré comme le « PODEMOS de droite ». Né en Catalogne en réaction aux discours sécessionnistes, il se veut libéral, plus modéré et rassurant. Son leader, Albert Rivera, au visage poupin de gendre idéal, résume la différence entre son mouvement et celui d'Iglesias de cette façon : « PODEMOS veut la vengeance, CIUDADANOS veut la justice ».

Ces deux nouveaux partis sont aujourd'hui les arbitres d'un match sans issue claire insoluble : La composition du parlement issue des élections du 20 décembre 2015 est inédite et a conduit au blocage complet, à l'impasse politique. Le « gâteau » doit désormais être partagé en quatre parts ! Et au-delà de la fragmentation, la grande nouveauté est le renouvellement générationnel : Mariano Rajoy apparaît comme un dinosaure de la politique face à Rivera, Iglesias et Pedro Sánchez qui est à la tête du PSOE. Toutefois, le président du gouvernement sortant n'a pas été complètement «ringardisé », puisqu'il obtient une victoire claire (améliorant même son score de décembre) aux élections de juin 2016...


Les inconnues sont nombreuses du point de vue politique (aventure séparatiste en Catalogne, avenir des institutions, formation d'un gouvernement ….) et l'incertitude plane dans le domaine économique et social. Certes, la reprise est là, l'économie se redresse si l'on s'en tient aux indicateurs macroéconomiques (emploi, croissance) mais le sentiment d'avoir été sacrifiés reste vif en Espagne, en particulier chez les jeunes. C'est sur cette base de mécontentement que PODEMOS a construit son discours politique et son alliance avec la gauche radicale Izquierda Unida : elle n'aura toutefois pas permis le « sorpasso » : avec un score supérieur à celui du PSOE, PODEMOS aurait accompli un exploit et rebattu les cartes à gauche. Les sondages ont été trop optimistes et les observateurs politiques ont sans doute surévalué l'engouement pour cette formation politique qui a encore du chemin a parcourir...

Alors, coup de fatigue passager ou fin d'un phénomène médiatique ? L'avenir -forcément incertain- de l'Espagne le dira. La bombe politique à retardement que Pablo Iglesias suggérait dans ses meetings en scandant d'un ton messianique « tic, tac, tic, tac... » n'a pas encore explosé. En tout cas, rien ne sera jamais plus comme avant chez nos voisins ibériques...

PODEMOS... Mais (que) peuvent-ils?
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