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 CursusMundi

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L'art de la synthèse, la culture de l'honnête homme. Site animé par Guy Perrin et Nicolas Léger


Edito: le "choc de deux trains" : l'Espagne va-t-elle dérailler ?

Publié par Nicolas LEGER sur 28 Septembre 2017, 19:23pm

Chronique d’un observateur attentif de l’Espagne, barcelonais en 2000-2001 et « catalanophile » atterré :

 

Un « choque de trenes » : c’est cette métaphore, utilisée par le Parti Socialiste espagnol, qui semble illustrer le mieux l’irrémédiable affrontement entre la Catalogne et l’Espagne. Deux trains lancés l’un contre l’autre, l’un depuis Madrid, l’autre depuis Barcelone, dans une fuite en avant commencée il y a bientôt 6 ans. Les deux conducteurs de ces trains, Mariano Rajoy, l’intransigeant président brandissant la constitution de 1978 – qui ne reconnaît pas d’autre souveraineté que celle du peuple espagnol- et Carles Puigdemont, président indépendantiste de la «Generalitat » (le gouvernement autonome de Catalogne, qui jouit d'une délégation de compétences parmi les plus importantes d'Europe), ont depuis longtemps atteint le point de non retour. Et la date fatidique du 1er octobre, le « 1-O », comme on aime le dire en Espagne, sera celle de toutes les incertitudes.

 

Les Catalans pourront-ils se rendre aux urnes -d’ailleurs, y aura-t-il des urnes ?! - et exercer ce que les plus jusqu’au-boutistes considèrent comme un droit inaliénable à l’autodétermination dont la répression ne serait qu’une preuve supplémentaire du néo-franquisme centralisateur du Parti Populaire ? La Catalogne –disons plutôt ses dirigeants- proclamera-t-elle la république indépendante unilatéralement, au lendemain d’une consultation réalisée hors de tout cadre légal espagnol?

 

Il me faut rappeler que c'est autour de cette seule question de l’indépendance que la vie politique a obsessionnellement tourné depuis le mandat d'Artur Mas. Les dernières élections catalanes en 2015 ont d'ailleurs été l'occasion pour les deux grandes forces politiques souverainistes, de gauche et de droite, de former un coalition qui ne tient que dans la perspective de créer un état catalan: "Junts pel Si" ("Ensemble pour le Oui"), alliance opportuniste du nationalisme "bourgeois" et libéral de "Convergència" et d'ERC, la gauche républicaine indépendantiste, a obtenu une majorité de sièges, mais pas de voix: la précision est importante!

 

Et bien logiquement, dans ce contexte monomaniaque, tout est objet de récupération par les séparatistes : matches du Barça (rien de bien étrange, lorsqu’on est ‘més que un club’-comprenez ‘plus qu’un club’), fêtes traditionnelles, débats sur la tauromachie, enseignement de l’histoire… Même les tragiques attentats du mois d’août sur les Ramblas de Barcelone ont été, d’une certaine façon, mis au profit d’un message politique : n’a-t-on pas distingué, dans le décompte du nombre de morts, les victimes catalanes des victimes espagnoles ?

 

Le dérapages n’ont évidemment pas manqué : récemment, une affiche plus que douteuse de la CUP (le NPA catalan, celui-là même qui a lancé les expéditions anti-touristes cet été à Barcelone) invitait les citoyens à se débarrasser de l’Espagne (symbolisée par un torero, le roi Felipe VI, quelques politiques empêtrés dans des affaires de corruption, un évêque…) dans un montage rappelant l’esthétique de la propagande bolchevique… Le coup de balai, un siècle plus tard ! N’est-ce pas là l’expression la plus éloquente d’une pensée fascisante ? Carles Puigdemont, qui a tant besoin du soutien de l’extrême gauche indépendantiste, ne déclarait-il pas, lorsqu’il était maire de la très nationaliste ville de Gérone, que « les envahisseurs seraient expulsés de la Catalogne » ? La crispation est réelle, tout comme la dérive du catalanisme vers une véritable intransigeance.

 

Mais prenons un peu de distance : un discours qui semble envahir l’intégralité de l’espace politique et médiatique ne peut faire oublier la « majorité silencieuse » qui reste en retrait face à une pensée manichéenne qui tente d’ostraciser les défenseurs d'une Catalogne espagnole. Jamais un sondage un tant soit peu sérieux n’a présenté l’option indépendantiste comme majoritaire. Toutefois, du Perthus au Delta de l’Ebre, de Lleida à Tarragone, on fait profil bas quand on n’est pas ouvertement en faveur d’un état catalan… Drôle d’ambiance, surtout dans une Catalogne qui s’est toujours présentée comme une terre ouverte, tolérante et cosmopolite.

 

Qu’on ne m’accuse pas de défendre la méthode Rajoy : je doute que l’Histoire fasse de lui « the right man in the right place ». La tumultueuse relation Catalogne-Espagne ne serait pas à ce point abîmée aujourd’hui si la Moncloa avait fait un pas vers Barcelone. Pardonnez la métaphore matrimoniale, mais quand l’un des deux membres du couple bloque le dialogue et ne cède rien, rien d’étonnant à ce que le divorce soit consommé ! Peut-on d'ailleurs croire une seconde que c'est en interdisant la séparation que l'on va mettre fin aux aspirations séparatistes?

Arc-bouté sur le principe d’indissoluble unité de l’Espagne, Rajoy a joué l’usure. Son habituelle stratégie de l’attentisme a sans doute été inopportune face à ce qui était une revendication -d’aucuns diront un chantage- économique sur fond de discours victimaire (« l’Espagne nous vole ! »). Fatigués de « donner beaucoup et recevoir trop peu », les Catalans se sont heurtés à un chef de l’exécutif trop pantouflard pour s’engager sur la voie du compromis. J’ai tendance à croire qu’une solution « à l’écossaise » aurait pu être possible, mais Rajoy n’est pas Cameron, et l’audace ne se décrète pas. Je veux néanmoins croire que la Catalogne a plus à perdre dans une indépendance hasardeuse -et hors de l’Union Européenne- qu’en trouvant ce que les Espagnols appellent « el encaje » : une place dans un projet espagnol partagé, et pas encore tout à fait caduc...

 

Les lecteurs trouveront un complément intéressant à ce propos dans le dossier spécial que propose la chaîne ARTE: http://info.arte.tv/fr/secession-la-catalane

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